La randonnée en France a explosé de 25% pendant la crise sanitaire

Vous avez remarqué, ces dernières années, que les parkings des refuges affichaient complet dès le vendredi soir et que certains sentiers ressemblaient davantage à des files d’attente qu’à des chemins de montagne ? Ce n’est pas une impression. Selon l’INSEE (mars 2023), la pratique de la randonnée a augmenté de 25% en France pendant la période pandémique, entre 2020 et 2023. Une progression massive, en un temps très court.
La randonnée s’est démocratisée – c’est plutôt positif. Sauf qu’elle s’est faite sans préparation, sans culture du milieu, sans transmission des règles de base. Les Alpes et les Pyrénées subissent une pression sans précédent sur leurs écosystèmes. Piétinement des zones humides, ornières creusées dans les prairies d’altitude, flore alpine arrachée ou écrasée par des milliers de passages répétés.
Le problème n’est pas les nouveaux randonneurs. C’est l’absence de repères clairs. Beaucoup découvrent la montagne par les réseaux sociaux, attirés par une photo de lac turquoise ou de crête enneigée, sans savoir que ce lac précis est en zone de quiétude pour la faune, ou que la crête en question est fermée trois mois par an pour protéger les tétras lyres.
Voilà le cœur du sujet. La montagne n’est pas un décor. C’est un écosystème fragile, ancien de millénaires. Une saison difficile, il lui faut des années pour s’en remettre. Comprendre cela, c’est le premier geste éthique. Avant même de tester vos chaussures.
La Charte de la randonnée éthique : 5 principes non négociables depuis décembre 2022
Face à cette pression, la Fédération Française de la Randonnée Pédestre a publié sa Charte officielle en décembre 2022. Cinq principes concrets, applicables par chacun.
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- Rester sur les sentiers balisés. L’érosion commence dès qu’un marcheur quitte le chemin tracé. En altitude, un seul passage hors-piste peut détruire une tourbière ou une zone de nidification. Les sentiers balisés existent précisément pour concentrer l’impact humain sur les zones les moins sensibles.
- Respecter la faune et la flore. Observer sans déranger. Les chamois, marmottes et rapaces tolèrent une présence humaine à distance raisonnable – pas une approche à dix mètres pour obtenir un meilleur cadrage. Une fleur rare mise dix ans à repousser si elle est arrachée ou piétinée.
- Gérer ses déchets : zéro déchet laissé. Cela inclut les déchets organiques (pelures de fruits, papiers mouchoirs), souvent sous-estimés. Un trognon de pomme laissé en altitude peut prendre deux ans à se décomposer selon les conditions climatiques.
- Respecter les propriétés privées et les zones d’accès restreint. De nombreux alpages sont des exploitations agricoles actives. Passer sans permission stresse les animaux, abîme les clôtures et crée des conflits légitimes avec les éleveurs locaux.
- Pratiquer une mobilité douce vers les points de départ. Le dernier kilomètre avant le sentier compte aussi. Les navettes, trains de montagne et covoiturages organisés existent dans la plupart des massifs populaires.
La charte transforme la randonnée. Ce n’est plus un loisir isolé – c’est un engagement envers les espaces traversés. Et c’est structurant, pas contraignant. La connaître, c’est déjà différent de la majorité des randonneurs actuels.
Trois critères font la différence entre un équipement éthique et un achat réflexe

Choisir son matériel, c’est aussi choisir ses valeurs. Pas au sens marketing – au sens de la durée de vie réelle, de l’impact en fabrication, du comportement sur le terrain.
Les chaussures de randonnée éco-certifiées – semelles durables, fabrication avec moins de solvants, matières recyclées en tige – se situent généralement entre 120€ et 180€. Les modèles classiques non certifiés commencent autour de 80€. La différence de prix tient souvent à une durée de vie deux fois plus longue et à une réparabilité meilleure.
Pour les vêtements, la laine mérinos et le polyester recyclé ont remplacé progressivement le synthétique neuf dans les gammes responsables. La laine mérinos régule la température et résiste aux odeurs, ce qui réduit les lavages – et donc l’usure et la consommation d’eau. Le polyester recyclé (à partir de bouteilles plastique) consomme significativement moins d’énergie à produire que son équivalent neuf.
Les sacs à dos avec poches dédiées aux déchets coûtent entre 50€ et 120€. Pas un gadget – c’est la différence entre un déchet ramené et un déchet oublié au fond d’une poche.
Faut-il vraiment éviter les sentiers populaires ou puis-je randonner où je veux ?
Les sentiers populaires sont-ils vraiment surexploités ?
Oui. Les données de fréquentation montrent une concentration de 60% des randonneurs sur 15% des sentiers balisés disponibles. Cette surcharge crée des ornières permanentes, détruit la végétation de berme et dégrade les zones humides proches des chemins. Le tour du Mont-Blanc, la vallée de la Clarée ou le GR20 en Corse en sont des exemples concrets et documentés. Mais ces mêmes massifs comptent des dizaines d’itinéraires moins fréquentés, techniquement comparables, écologiquement préservés.
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Comment trouver des itinéraires moins fréquentés ?
Consultez les topoguides régionaux publiés par la Fédération Française de la Randonnée Pédestre – ils incluent des variantes moins médiatisées que les itinéraires vedettes. Les offices de tourisme locaux (pas les grands offices des stations) connaissent les sentiers de liaison, les GR de pays, les chemins de transhumance peu exploités. Et privilégiez les périodes creuses : l’automne hors vacances scolaires, ou les début et fin de saison estivale, quand les flux touristiques s’effacent sans que les conditions météo soient défavorables.
Puis-je quitter le sentier pour explorer librement ?
Non. C’est une règle éthique majeure, pas une simple recommandation. Le hors-piste détruit les écosystèmes fragiles, augmente le risque d’accident (éboulis, zones instables non balisées) et prive les espèces animales de leurs zones de tranquillité. La Charte de décembre 2022 est explicite sur ce point : les sentiers balisés ne sont pas une contrainte administrative, ils sont la condition de la coexistence entre randonneurs et écosystèmes alpins.
7 gestes concrets pour une randonnée montagne éthique
- Transports collectifs ou covoiturage pour rejoindre le point de départ. Cela divise l’empreinte carbone du trajet par 3 à 4 par rapport au véhicule individuel.
- Emportez un sac à déchets réutilisable – pas seulement pour vos emballages, mais pour les déchets organiques et les papiers mouchoirs, souvent oubliés en bordure de sentier.
- Photographiez sans cueillir. Les fleurs rares, les minéraux de surface, les plumes d’oiseaux – même ramasser ce qui semble inoffensif perturbe les cycles naturels.
- Respectez les fermetures saisonnières. Les zones de quiétude faune (en général de janvier à juin selon les espèces) sont signalées sur le terrain et dans les topoguides. Vérifiez avant de partir.
- Nettoyez même ce que vous n’avez pas laissé. Un déchet ramassé en chemin, c’est un geste visible qui normalise la pratique autour de vous.
- Signalez les dégradations. Les autorités gestionnaires des espaces naturels protégés (parcs nationaux, réserves naturelles) disposent de formulaires de signalement accessibles en ligne.
- Partagez vos bonnes pratiques sans stigmatiser. L’éducation fonctionne mieux que la réprimande sur les réseaux sociaux. Montrer ce qui fonctionne vaut plus que montrer ce qui choque.
Les guides de montagne certifiés éthiques coûtent plus cher – et ça se justifie
Un guide accompagnateur certifié par les labels éthiques facture entre 200€ et 280€ par jour, contre 160€ à 220€ pour un guide standard. Cette différence n’est pas arbitraire. Elle finance trois choses concrètes : une formation approfondie en écologie alpine (pas seulement en sécurité montagne), une limitation volontaire du groupe à 8 à 10 personnes maximum et une contribution directe aux programmes de protection et de restauration des sentiers locaux.
Mais au-delà du tarif, ce type de guide apporte quelque chose que nul équipement ne remplace : la connaissance des zones sensibles en temps réel. Ils savent qu’un éboulement récent a rendu hors-bilan écologique un sentier habituellement praticable, ou qu’une colonie de gypaètes barbus niche à 200 mètres du chemin prévu ce mois-ci.
Pour les familles avec enfants, cet accompagnement prévient aussi les erreurs involontaires – les plus fréquentes et les moins médiatisées. Un enfant qui cueille une gentiane sans savoir, ce n’est pas de la malveillance. C’est l’absence de transmission. Et c’est précisément ce que comble un bon guide certifié.
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Personnellement, après des années de randonnée solo, ma première sortie avec un guide écologiste m’a ouvert les yeux. Je ne lisais plus une carte postale – je lisais le vivant : les logiques, les fragilités, les cycles.
L’éthique doit primer sur l’instinct photographique
Les meilleures photos viennent de la patience, pas du hors-piste. J’en suis convaincu.
Les écosystèmes montagnards ne fonctionnent pas à notre échelle. Une tourbière d’altitude se bâtit sur des siècles. Une fleur rare, arrachée par mégarde, met cinq à dix ans à repousser – si le climat le permet encore. Et ces conditions, depuis 2020, se dégradent chaque été un peu plus vite.
Poster la localisation exacte d’un lac « secret » sur les réseaux, c’est le transformer en point noir d’ici deux ans. Plusieurs lieux dans les Alpes du Sud ont subi exactement ce sort entre 2021 et 2024. L’algorithme amplifie. Le terrain, lui, ne récupère pas.
La Charte publiée par la Fédération Française de la Randonnée Pédestre en décembre 2022 n’est pas un document symbolique. C’est un cadre pratique, construit à partir d’observations de terrain, qui répond à une urgence réelle. La randonnée éthique ne demande pas de renoncer à la montagne. Elle demande de la pratiquer comme si l’on voulait pouvoir y revenir dans vingt ans – et y emmener ceux qui viennent après nous.
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